Chroniques

Dieu, la République, et Nous

Dominique de Villepin

26 septembre 2026

Visite du Pape Léon XIV à Notre-Dame de Paris le 25 septembre 2026 - Le Vatican
Visite du Pape Léon à Notre-Dame de Paris, le 25 septembre 2026 - Le Vatican

Il faut savoir entendre le message qui nous est adressé, parce que la question du siècle est la plus ancienne qui soit. « Qu’est-ce que l’Homme ? » demandait le psalmiste. Qu’est-ce que l’Homme quand une machine écrit, parle, imite nos voix et nos visages ? Qu'est-ce que l'Homme quand la guerre, à nouveau, engloutit l'humanité commune et entraîne la déshumanisation, le cynisme, le nihilisme de la haine ? Qu’est-ce que l’Homme quand pour protéger l’hubris des puissances ce sont les plus vulnérables qui paient ? Qu’est-ce que l’Homme quand la haine des femmes, les violences faites aux enfants, ressurgissent avec la cruauté d’un temps que l’on croyait révolu ? Qu’est-ce que l’Homme quand la terre tremble et que la Maison commune s’effondre sous le poids du dérèglement climatique ?

Trouver la réponse à cette question, c’est accepter le voyage de la vie. Il passe cet après-midi par la place de la Concorde.

600 000 femmes et hommes, fidèles, curieux et citoyens de France, se réuniront place de la Concorde pour célébrer autour du pape Léon XIV une grande messe populaire, point d’orgue de son déplacement en France. Je serai parmi eux.

Crédit : Acclamation des français du Pape Léon XIV par les Français, le 25 septembre - Vatican Media
Crédit : Acclamation des français du Pape Léon XIV par les Français, le 25 septembre - Vatican Media

J’ai mûrement réfléchi ce choix. Le général de Gaulle, qui communiait en privé, s’en abstenait lorsqu’il assistait à la messe en chef d’État ; ce comportement m’a toujours semblé la plus juste manière de tenir ensemble la foi et la charge publique.

Je comprends par ailleurs celles et ceux que gêne une telle démonstration religieuse, et d’autant plus dans un moment où nombre de nos concitoyens ne se sentent plus libres de vivre leur croyance comme ils l’entendent.

Si j’ai décidé de venir, c’est parce que je suis convaincu que la spiritualité a sa place au cœur de la République. Elle naît le jour où l’on se tient devant ce qui nous dépasse, la mort, l’amour, le mal, le simple mystère de l’existence. Elle n’est pas réservée au croyant ; ce qu’il appelle Dieu, d’autres lui donnent d’autres noms. La conscience, la beauté, la dignité, la décence commune.

Aujourd’hui, plus que jamais, à l’heure où la discorde revient, où le piège identitaire se referme sur un pays qui a pourtant inscrit l’égalité et la fraternité sur le fronton de ses Mairies, profitons de ce moment, place de la Concorde, pour nous rappeler que la République s’est construite dans une démarche de rassemblement, d’union, de convergence, et qu’apprécier sa capacité à évoluer ne revient pas à renier ses racines. Là, comme sur tant d’autres sujets, la caricature a succédé à la raison ; nous voudrions opposer une ancienne France fantasmée à une nouvelle France qui n’existe pas, au lieu de se dire comme toujours qu’il n’existe qu’une seule France et qu’elle nous appartient à tous. La laïcité rassemble les souffles ; elle libère les consciences ; elle protège les quêtes d’absolu. J’ai confiance en une laïcité de paix et d’équilibre, qui ajoute, fait de la place et ne soustrait pas.

Que faudrait-il faire ? Nier que nos villages, nos calendriers, nos cathédrales, une part de notre droit et de notre morale portent l’empreinte du catholicisme ? Ou refuser que d’autres croyances, d’autres manières de ne pas croire, viennent à leur tour enrichir notre Nation ?

Je ne céderai pas à cette injonction qui est faite au peuple français de choisir. Une nation qui sait d’où elle vient peut accueillir sans crainte ce qui vient à elle. Une nation qui aime ses racines aime autant son avenir. Les moignons de la mémoire ont leurs douleurs fantômes.

Comme Jacques Chirac, je reste convaincu que le rapport d’un Homme à Dieu ne s’étale pas sur la place publique. Et qu’il tient rarement en quelques mots. L’injonction des temps nouveaux à dévoiler jusqu’au dernier repli intime de notre vie privée me déplaît et m’inquiète. Je ne dirai pas ici si je crois ou si je ne crois pas, sous quelle forme ni sous quels cieux. J’ai déjà dit mon attachement et ma fidélité à l’Angélus du matin et à celui du soir, car je crois qu’ils sont avant tout des moments de reconquête intérieure qui nous aident à mieux percevoir la vérité en soi.

Mais je sais ce que j’ai su retenir d’une éducation religieuse. Le silence, le recueillement, l’humilité, la main tendue. Ces valeurs que j’ai faites miennes vont bien au-delà d’un engagement religieux ; elles sont les viatiques de mon engagement, celles qui président à mes choix et à mes combats. Elles sont un credo républicain. La République doit rester l’expression de la volonté commune, celle de tous ses enfants, ceux qui croient comme ceux qui ne croient pas, et cette promesse, pour être tenue, doit n’être soumise à aucun autre dogme que celui de l’intérêt général.

La loi de 1905 était une loi d’apaisement, une paix que la France signait avec elle-même.

Or, nous voyons comment l’épreuve du temps a transformé la laïcité en une arme, et disons-le avec franchise, elle est d’abord une arme tournée contre nos concitoyens de confession musulmane, qui sont sommés sans relâche de prouver une loyauté que l’on n’exige de personne d’autre. Cette assignation est le reflet à peine voilé du racisme et de la haine, et je ne tolérerai jamais que l’on crée des Français un-peu-moins-Français-que-les-autres pour la raison qu’ils prieraient un autre Dieu.

Catholique, rappelons-le, vient du grec Katholikos, selon le tout, universel. Ceux qui font aujourd’hui de la croix un drapeau de la tribu et de la chrétienté une frontière marchent à rebours du message qu’ils prétendent défendre. « France, prends garde de perdre ton âme ! » signait le prêtre jésuite Gaston Fessard quand Vichy se drapait dans les habits de la France chrétienne. « France, prends garde de perdre ton âme », disons-nous à notre tour.

La religion est un acte de foi. La République aussi. Foi dans l’humanité, dans l’universel. C’est sur ce terrain qu’écouter la parole de Léon XIV me semble précieuse, parce qu’elle s’adresse à tous.

Crédit : Accueil du Pape Léon XIV dans les rues de Paris, le 25 septembre - Vatican Media
Crédit : Accueil du Pape Léon XIV dans les rues de Paris, le 25 septembre - Vatican Media

Notre époque a congédié la spiritualité sans en éteindre la soif. La nature a horreur du vide, dit-on, et au retrait des grandes traditions a succédé un nouveau marché des âmes ; les livres de développement personnel ont remplacé la Bible, la Torah ou le Coran sur les tables de chevet, la confiance est devenue une marchandise qui se transmet à grands renforts d’argent gaspillé et de vidéos inspirationnelles sur les réseaux sociaux, et ce marché de l’individu maître de lui-même a fait de chacun l’artisan de son salut. Sont venues ensuite les machines qui ont remplacé l’ami, le psychologue, l’épaule sur laquelle nous pouvions nous appuyer et le bras qui pouvait en retour nous étreindre. Ces machines écoutent sans entendre, consolent sans aimer, conseillent sans savoir de quel sel sont faites les vies humaines. Jamais l’Homme n’a été aussi entouré de réponses, avec un savoir disponible à la minute mais qui se dissipe tout aussitôt, et pourtant jamais il n’a été aussi seul devant ses questions, devant ses doutes, ses colères, ses inquiétudes et l’appréhension d’un monde qui change trop vite.

Alors je veux croire qu’à cette dispersion des communs répondent deux sagesses. Laudato Si' hier, Magnifica Humanitas aujourd’hui. Ces textes ont su rassembler des fragments de pensée que nous pensions disparates, que tout semblait séparer : l’écologie et la justice sociale, la critique du machinisme et l’éloge de la limite. Elles les relient, se complètent, et offrent à chacun, croyant ou non, une demeure commune pour penser son temps.

Léon XIII répondait à la révolution industrielle, Léon XIV marche dans ses pas en ouvrant sa première encyclique sur la question de l’intelligence artificielle qu’il définit comme la question sociale de notre temps. Le texte s’ouvre sur un choix, élever une nouvelle Babel ou bâtir la cité où Dieu et les Hommes habitent ensemble. Ce choix est le nôtre aujourd’hui : la démesure, l’hubris, la puissance sans limite - qui finit toujours par tomber, ou la communauté qui accepte de fixer des seuils et de retrouver l’abondance dans un monde de rareté.

Magnifica Humanitas est au-delà d’un texte sur l’intelligence artificielle, c’est une méditation sur la limite, sur les seuils, sur ce qui ne doit pas être franchi au point de perdre ce que nous sommes.

Léon XIV y écarte le rêve d’une humanité délivrée de sa finitude ; avant lui, le pape François empruntait le titre de Laudato Si' au cantique des créatures de Saint François d’Assise, et pour la première fois consacrait une encyclique entière à la maison commune. Il y disait combien tout était lié, comment la dégradation de la nature et celle de la vie des pauvres procèdent d’un même rapport de prédation au monde. De ces textes qui parlent à chacune et à chacun, retenons ce message qu’il faut entendre ensemble la clameur des pauvres et la clameur de la terre, comment notre monde prométhéen s’essouffle, comment le réarmement du monde et l’épuisement de la planète tirent leur source d’une même culture de la puissance. Tout est lié, et d’abord la guerre et la ruine de la création.

Je repense à cette assemblée des pauvres que veut être l’Église et cela m’invite à relire Bernanos, qui disait que Dieu ne se laisse approcher que par ce qui demeure en nous pauvre, confiant, désarmé. Son Dieu se tenait du côté des petits, des humiliés, des humbles, des enfants.

C’est cela que nous garderons à l’esprit aujourd’hui, que nous soyons croyants ou incroyants, comme Gabriel Péri et Honoré d’Estienne d’Orves dont les destins liés finirent dans le sang au Mont-Valérien pour avoir voulu délivrer la même captive, et auxquels Aragon consacra l’un de ses plus beaux vers : « Deux sanglots font un seul glas / Et quand vient l’aube cruelle / Passent de vie à trépas / Celui qui croyait au ciel / Celui qui n’y croyait pas. »

Dominique de Villepin

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